La forêt était belle.
Ce soir là, j'étais resté plus longtemps à travailler. Je coupais du bois dans la forêt jusqu'à la tombée de la nuit. Là n'était pas mon désir, mais que voulez-vous; l'hiver se faisait sentir et l'argent pour le blé commençait à manquer. Pour ma propre survie, je me devais de travailler tard chaque soir, et tôt chaque matin.
Bref, je revenais du chantier par un petit sentier, transportant d'une main ma lourde hache et de l'autre mon chariot de bois, quand je vis une petite silhouette devant moi, dans la noirceur. Je m'approchai et vis que c'était un petit garçon de sept ou huit ans, vêtu de haillons. Je me dis qu'il devait être un gamin du village. Les villageois avaient la mauvaise habitude de laisser leurs enfants traîner tard la nuit.
Aussitôt que je m'eus rapproché de lui, j'eus un étrange sentiment, comme un frisson qui vous chatouille les entrailles. Ce n'était pas de la peur. J'étais de stature à faire peur à un ours, et ma hache était effilée. Disons que c'était...une légère appréhension. De ma lourde voix, je lui criai:
-Hé gamin, dégage, ou tu te feras écraser.
J'entendis des frottements dans les feuillages derrière moi. En faisant un rapide repérage, je vis que quatre autres mioches venaient de sortir des bois, deux de chaque côté. Au même moment, le premier petit parla, de sa voix faible et aiguë, de celles qui ne sont pas encore formées et qui ressemblent davantage à un couinement de souris qu'à une voix d'homme. Il dit :
-Rends nous ce bois, monsieur le bûcheron.
Je trouvai cela drôle et décidai de jouer le jeu.
-Vous donner ce bois? Ah! Pourquoi donc, morveux?
-Rendre, me répondit-il sur un ton absolument neutre. Pas donner. Il est à nous.
Je crachai par terre.
-Et pourquoi ce bois serait-il à vous? J'ai passé la journée à suer pour le couper. Toi, tu n'as rien fait.
-Il est à nous, me dit-il en me regardant pour la première fois, car il est des nôtres. Rends nous le.
Je ris d'un rire tonitruant.
-C'est absurde. Tu es un humain. Le bois ne peut pas être «des tiens».
Il plaça soudainement son index devant sa bouche, comme pour m'intimer le silence, et les quatre autres mioches scandèrent en ch½ur:
-Rends nous le!
Je commençais à me sentir mal et j'en avais plus qu'assez de ce jeu ridicule. J'étais épuisé de ma journée, et ne pensais plus qu'à mon lit, près du feu. Je me résolus donc à partir, me disant que le petit s'écarterait pour éviter de se faire renverser.
Je fis un premier pas
C'est là que je les vis.
Tout autour de moi, tapis dans l'ombre, dans les branches, dans les buissons, dans les feuillages, partout, des dizaines, peut-être même des centaines de petites paires d'yeux brillaient dans le noir, dirigées vers moi. Et puis je distinguai leurs corps, petits et frêles, tous des gamins, probablement plus qu'en contenait le village proche.
Mais c'était trop tard. Déjà tous s'élançaient vers moi, la bouche ouverte et les griffes à l'affût. Soudain pris de terreur, je brandis ma hache vers le petit le plus près et, à ma stupéfaction complète et immédiate, elle se planta dans ses côtes avec un bruit mat, comme si je l'avais plantée dans un arbre sec. Hébété, je restai là, immobile, pendant que la centaine de petits êtres me lacéraient de leurs petites griffes de bois, ou arrachaient des morceaux de ma chair avec leurs minuscules crocs. Éventuellement, ils furent tellement à lutter contre moi qu'ils me renversèrent au sol. La dernière vision que j'eus était celle du petit homme ouvrant une gueule béante et démesurée, qui se refermait d'abord sur mon visage, puis sur ma tête.
Ce soir là, j'étais resté plus longtemps à travailler. Je coupais du bois dans la forêt jusqu'à la tombée de la nuit. Là n'était pas mon désir, mais que voulez-vous; l'hiver se faisait sentir et l'argent pour le blé commençait à manquer. Pour ma propre survie, je me devais de travailler tard chaque soir, et tôt chaque matin.
Bref, je revenais du chantier par un petit sentier, transportant d'une main ma lourde hache et de l'autre mon chariot de bois, quand je vis une petite silhouette devant moi, dans la noirceur. Je m'approchai et vis que c'était un petit garçon de sept ou huit ans, vêtu de haillons. Je me dis qu'il devait être un gamin du village. Les villageois avaient la mauvaise habitude de laisser leurs enfants traîner tard la nuit.
Aussitôt que je m'eus rapproché de lui, j'eus un étrange sentiment, comme un frisson qui vous chatouille les entrailles. Ce n'était pas de la peur. J'étais de stature à faire peur à un ours, et ma hache était effilée. Disons que c'était...une légère appréhension. De ma lourde voix, je lui criai:
-Hé gamin, dégage, ou tu te feras écraser.
J'entendis des frottements dans les feuillages derrière moi. En faisant un rapide repérage, je vis que quatre autres mioches venaient de sortir des bois, deux de chaque côté. Au même moment, le premier petit parla, de sa voix faible et aiguë, de celles qui ne sont pas encore formées et qui ressemblent davantage à un couinement de souris qu'à une voix d'homme. Il dit :
-Rends nous ce bois, monsieur le bûcheron.
Je trouvai cela drôle et décidai de jouer le jeu.
-Vous donner ce bois? Ah! Pourquoi donc, morveux?
-Rendre, me répondit-il sur un ton absolument neutre. Pas donner. Il est à nous.
Je crachai par terre.
-Et pourquoi ce bois serait-il à vous? J'ai passé la journée à suer pour le couper. Toi, tu n'as rien fait.
-Il est à nous, me dit-il en me regardant pour la première fois, car il est des nôtres. Rends nous le.
Je ris d'un rire tonitruant.
-C'est absurde. Tu es un humain. Le bois ne peut pas être «des tiens».
Il plaça soudainement son index devant sa bouche, comme pour m'intimer le silence, et les quatre autres mioches scandèrent en ch½ur:
-Rends nous le!
Je commençais à me sentir mal et j'en avais plus qu'assez de ce jeu ridicule. J'étais épuisé de ma journée, et ne pensais plus qu'à mon lit, près du feu. Je me résolus donc à partir, me disant que le petit s'écarterait pour éviter de se faire renverser.
Je fis un premier pas
C'est là que je les vis.
Tout autour de moi, tapis dans l'ombre, dans les branches, dans les buissons, dans les feuillages, partout, des dizaines, peut-être même des centaines de petites paires d'yeux brillaient dans le noir, dirigées vers moi. Et puis je distinguai leurs corps, petits et frêles, tous des gamins, probablement plus qu'en contenait le village proche.
Mais c'était trop tard. Déjà tous s'élançaient vers moi, la bouche ouverte et les griffes à l'affût. Soudain pris de terreur, je brandis ma hache vers le petit le plus près et, à ma stupéfaction complète et immédiate, elle se planta dans ses côtes avec un bruit mat, comme si je l'avais plantée dans un arbre sec. Hébété, je restai là, immobile, pendant que la centaine de petits êtres me lacéraient de leurs petites griffes de bois, ou arrachaient des morceaux de ma chair avec leurs minuscules crocs. Éventuellement, ils furent tellement à lutter contre moi qu'ils me renversèrent au sol. La dernière vision que j'eus était celle du petit homme ouvrant une gueule béante et démesurée, qui se refermait d'abord sur mon visage, puis sur ma tête.
